2014
custodia.org

La puissance du cœur – Chercheurs de vérité: Intervention du Custode aux Rencontres de Rimini 2014

Traduction non officielle – Texte intégral

Il n’est pas facile, en un laps de temps aussi court, et en un tel lieu, d’aborder un sujet aussi vaste et aussi complexe que celui de la situation du Moyen-Orient, aujourd’hui à feu et à sang, en proie à une transformation radicale et dramatique.

Il est encore plus difficile de mettre en relation cette tragique situation avec la «puissance du cœur», qui est le thème de notre rencontre. Que peut faire un cœur face à la tragédie humanitaire que les médias nous montrent depuis des mois ? Il y a besoin de bien plus que de simples bons mots ou de bons sentiments, pourrait-on penser.

Mais il me semble que ce serait commettre une erreur que de se limiter à une analyse professionnelle politique, sociale et historique de ce qui est en train de se passer (autant que l’on puisse le faire!), sans un regard religieux, ‘repenti’, qui permette de lire et d’interpréter ces événements sans se laisser emporter. Ces deux regards sont nécessaires l’un à l’autre. Nous avons besoin d’experts pour nous aider à comprendre les changements radicaux auxquels nous assistons d’un point de vue politique, économique et social. Mais nous avons aussi besoin d’un regard grand, large, libre de toute peur et de tout complexe.

Ces derniers mois, à Jérusalem, nous avons été submergés de demandes et de propositions inattendues de la part d’associations et de mouvements internationaux à caractère absolument laïc, inquiets de ce qui se passe, et qui veulent s’impliquer dans des initiatives des plus variées, dans le domaine médiatique, culturel, politique et même militaire, pour «sauver le christianisme et sa culture» au Moyen-Orient et au-delà. Ce sont des préoccupations légitimes, comme nous ne le savons que trop, mais auxquelles il manque le regard de la foi, le regard de celui qui ne se fie pas uniquement à sesmultiples capacités opérationnelles, mais qui ‘fait confiance’, qui remet sa propre vie à un Autre, d’une autre manière.

D’une autre manière, cela veut dire : par les œuvres, dans la prière et dans l’écoute de toutes les suggestions du cœur, en s’abandonnant à la recherche libre et passionnée de la vérité, en se jetant sur des voies inattendues ou inconnues, prêts à assumer la responsabilité de donner corps à notre engagement personnel envers les autres et avec les autres.

Je ne suis pas venu ici pour faire un résumé des événements. Vous les connaissez déjà, par les médias, en plus de diverses analyses sur ce qui advient. Cependant, nous allons commencer par donner notre propre lecture des évènements, nécessairement partielle et approximative.

Le Moyen-Orient en changement radical

Le Moyen-Orient fait à nouveau les gros titres de la presse, mais les inquiétudes sont désormais beaucoup plus nombreuses. L’Égypte, Israël, la Palestine, la Libye, et plus particulièrement la Syrie et l’Irak, sont aujourd’hui au centre d’une profonde transformation dont les perspectives restent toujours incertaines. La stabilité qui pendant une quarantaine d’années a caractérisé les relations (ou l’absence de relation) entre ces différents pays a définitivement pris fin, et de nouveaux équilibres que nous ne parvenons pas encore à définir commencent à se profiler, constituant une source de préoccupation importante, surtout pour la petite communauté chrétienne et pour les autres minorités.

Le Moyen-Orient que nous avions connu dans les années 1900, celui qui est né sur les ruines de l’ancien Empire ottoman à la fin des différentes périodes coloniales, celui de la naissance des États-nations, s’est éteint. Une nouvelle ère s’est ouverte, et nous ne sommes pas encore en mesure d’en percevoir les directions.

Initialement, ce qui a été appelé «le printemps arabe» a suscité beaucoup d’enthousiasme: la rue a fait tomber les dictateurs qui dominaient depuis des décennies; les populations, en particulier les jeunes, se sont retrouvés au cœur de la vie de leur pays, ils en ont écrit l’histoire. Tous, indépendamment de leurs appartenances, ont participé à ce moment historique.

Cependant, ce processus a été d’une certaine manière « séquestré » par les partis et les mouvements religieux, qui ont déformé la nature de ce printemps, le transformant en une véritable lutte de pouvoir entre les différentes composantes religieuses et sociales du Moyen-Orient, en particulier dans la lutte entre chiites et sunnites. Une lutte de pouvoir, qui bien sûr inclut des intérêts variés (politique, économique, énergétique, etc.), mais il n’est pas question ici de les analyser.

Signe évident de cette évolution depuis la naissance du printemps arabe : la persécution dont ont été victimes les chrétiens et les autres minorités religieuses, au cours de ces derniers mois, et la consolidation des mouvements et des partis islamiques – certains mêmes extrémistes – dans l’espace public. En effet, les relations avec les minorités se sont fortement traduites par des formes de persécution et d’exploitation de toutes sortes.

Toutefois, afin de mieux comprendre la nature des relations entre les différentes communautés religieuses du Moyen-Orient, il est nécessaire de partir de leur contexte historique et social.

Beaucoup plus qu’en Europe, le Moyen-Orient a toujours été un creuset des différences religieuses. Le judaïsme, le christianisme et l’islam ont leur cœur et leurs racines ancrés dans le Moyen-Orient. Chacune de ces religions y a connu ses divisions et ses vifs développements internes : sunnites, chiites, chrétiens orthodoxes, coptes, syriaques, et bien d’autres communautés ont vu le jour au cours des siècles, ce qui rend le Moyen-Orient –’unique en son genre à travers le monde’ – un lieu de cohabitation. Il faut reconnaître que la cohabitation n’a jamais été facile et que les persécutions ont bel et bien eu lieu à travers les siècles. Mais jamais il n’y a eu de « nettoyage religieux » semblable à celui que nous vivons aujourd’hui.

Le Moyen-Orient, lieu de cohabitation? Oui, sans aucun doute, et plus que dans n’importe quelle autre partie du monde. Je m’explique avec une réalité que nous connaissons tous. Si en Italie, ou dans un pays européen, en Occident, il arrive que nous puissions vivre des temps de rencontre/dialogue avec les autres religions et traditions religieuses, généralement, c’est dans un cadre qui en émousse les angles et en exagère les vertus : on veut voir le meilleur et offrir le meilleur. Au Moyen-Orient, lorsque se rencontrent un juif, un musulman, un copte, un arménien, chacun reste lui-même. Nous nous rencontrons dans un quotidien qui n’est pas une parenthèse de notre vie, mais nous partageons les mêmes problèmes, chacun avec sa propre culture, sa foi, ses traditions. Les difficultés quotidiennes sont monnaie courante, et c’est particulièrement cela qui est exclu, en Occident, lorsque ce genre de rencontre a lieu. Et c’est ça cohabiter: vivre avec les autres, sans prévarications, sans domination, sans esprit de conquête …

Il est important de comprendre que les appartenances religieuses au Moyen-Orient constituent également les appartenances sociales et culturelles. La foi n’est pas seulement une expérience religieuse personnelle, elle est aussi la définition de l’identité personnelle et sociale. La religion est cruciale, tant sur les plans structurel, humain, historique et culturel. Il est très rare de trouver des traces d’éléments laïcs selon la définition moderne de l’Occident, où l’Église et l’État sont séparés et où la foi n’est qu’une composante plus ou moins importante de la réalité sociale. Au Moyen-Orient, la religion pénètre tous les aspects de la vie quotidienne, publique comme privée, et l’imbibe en profondeur. Ainsi, la majeure partie de la population continue de régler et d’exprimer son existence sur la base d’un ethos religieux, caractéristique de chaque groupe confessionnel, et profondément intériorisé par les membres de chaque communauté.

La composante religieuse est presque toujours un élément essentiel dans la construction de l’identité personnelle et tend à s’exprimer à travers certains traits spécifiques, distincts et récurrents, comme par exemple la participation active à la prière rituelle et aux célébrations, la tenue vestimentaire, le choix d’exposer et de porter des symboles caractéristiques de sa foi, le choix du prénom des enfants. De plus, chaque individu reçoit à la naissance un numéro d’identité auquel on accole un sigle définissant la communauté religieuse à laquelle il appartient. Sa foi devient donc partie intégrante de son identité civile: chacun est défini et considéré comme chrétien, juif ou musulman, sans prise en compte de la pratique ou de l’absence de pratique. Enfin, l’autorité religieuse gère de nombreux aspects de la vie du pays. Le mariage en est un exemple très représentatif : il n’existe pas de mariage civil, le mariage est toujours religieux, et provoque des conséquences sociales importantes.

L’appartenance religieuse, donc, en plus de vous définir par rapport à vous-même, vous définit également dans votre rapport à l’autre. L’expérience religieuse et sociale définit la relation à l’autre, au niveau personnel comme social. Deux habitants de Jérusalem, bien qu’ayant la même nationalité, s’ils appartiennent à deux religions différentes, auront deux manières absolument différentes de se comporter face aux problèmes communs, et ils répondront à deux modèles sociaux complètement différents. On peut en effet être athée, mais on reste juif, chrétien ou musulman.

Cette forme de coexistence interreligieuse – qui n’a rien à voir avec les problèmes d’intégration, défi propre de l’Occident – a caractérisé le Moyen-Orient pendant des siècles, même si ça n’a jamais été simple et linéaire, elle reste un aspect constitutif. C’est pour cette raison que les chrétiens de différentes confessions, les musulmans sunnites, les chiites, les Yézidis, les Kurdes, les alaouites, les druzes, etc. sont tous présents aujourd’hui encore au Moyen-Orient.

La peur principale, en ce moment-même, c’est la montée au pouvoir, principalement en Syrie et en Irak, mais pas seulement, de mouvements islamiques intégristes. Les images qui chaque jour nous sont transmises interpellent notre conscience. Je me réfère en particulier à l’autoproclamé état ou califat islamique, qui a ciblé non seulement les minorités non-musulmanes, mais également d’autres musulmans qui ne partagent pas leur doctrine.

Les interrogations sur ces mouvements sont aujourd’hui au cœur de toutes les préoccupations des communautés religieuses du Moyen-Orient.

Dans la communauté chrétienne, nous assistons à une tension croissante, peut-être la nostalgie des garanties perdues, la tentation de partir, ce qui parfois même est devenu nécessaire, comme nous l’avons vu en Irak. Ce qui a été fait aux chrétiens et aux Yézidis dans la plaine de Ninive est tout simplement honteux.

Le «nettoyage religieux» entrepris par le soi-disant état islamique, qui existe aussi dans une moindre mesure dans d’autres régions du monde arabe, s’oppose d’abord et avant tout à l’histoire et au caractère-même du Moyen-Orient, et l’on ne peut pas garder silence. Il est nécessaire que toutes les communautés religieuses élèvent leurs voix contre cette abomination. Le monde islamique a finalement commencé à réagir, mais honnêtement, nous devons admettre que la dénonciation nous paraît bien timide. Les médias arabes n’ont en rien exagéré les déclarations des différents chefs religieux musulmans.

Le dialogue interreligieux, aujourd’hui, ne peut se passer d’une dénonciation commune et forte de ce qui est en train de se passer. La gravité du moment et la nécessité de continuer à vivre et à dialoguer ensemble l’exigent.

De plus, il est évident que ce genre de fanatisme doit être stoppé, et si besoin, même par la force, avec toutes les garanties nécessaires. Néanmoins, sans une perspective de reconstruction sur tous les plans, l’usage de la force ne résoudra rien. La force seule, détruit. Si l’on n’envisage aucune construction, le vide créé par l’usage de la force donnera vie à un plus grand extrémisme. Car il y a toujours quelqu’un de plus pur et de plus juste que nous…

Ceci vaut également pour le conflit israélo-palestinien, duquel nous aimerions vous parler, aussi peu que possible, parce que, honnêtement, nous ne savons plus quoi dire à ce sujet. La force, sans perspective de (re)construction sociale, économique, politique, ne conduira à aucune autre solution que celle du retour à l’utilisation d’autres forces, dans une sorte de cercle vicieux. Comment pouvoir parler de paix ou de perspective de paix, si le cœur n’a accumulé principalement que de la haine, du ressentiment, de la douleur, le goût de la vengeance à cause de la violence, si nous ne construisons pas d’espoir? Et il n’y a pas une famille qui n’ait connu de telles expériences de violence… La force n’est jamais la voie. Elle peut être parfois nécessaire, comme aujourd’hui en Irak, pour ouvrir une voie, mais elle ne construira jamais rien.

Le Moyen-Orient, en commençant par la Terre Sainte, Israël et la Palestine, a un besoin dramatique et urgent de trouver un nouveau moyen de définir son propre avenir, qui ne peut être construit qu’avec toutes les âmes qui la composent, ensemble, et certainement pas les uns contres les autres. Les chrétiens, les musulmans, les Kurdes, les juifs et toutes les autres communautés religieuses et ethniques font partie intégrante de la vie de ces pays, et ils ne disparaîtront pas. Prétendre le contraire ne serait que pure illusion, et ignorer leur existence, c’est de la cécité.

Mais fidèlement à la tradition de coexistence historique entre les différentes communautés religieuses, qui se retrouvent tristement sous le joug d’occupations chroniques de fondamentalistes, comme dans certaines villes irakiennes, il y a cependant des formes de solidarité à souligner.

Lors d’une visite récente, faite il y a quelques semaines en Syrie, dans la ville martyre d’Alep, j’ai constaté qu’il est également possible que des inconnus s’unissent pour répondre aux besoins et aux interventions d’urgence. En voici quelques exemples.

La ville d’Alep a pendant des mois été privée d’eau, et l’unique salut pour les populations se trouve au fond de puits privés. Bien sûr, tous ne peuvent en obtenir. Et puis, il y aussi le manque d’électricité (pas plus de deux heures par jour), il est alors impossible de puiser de l’eau si l’on est privé de générateur. À son tour, le générateur diesel est quasiment impossible à trouver, et reste extrêmement cher… En somme, c’est impossible pour une famille normale de sortir, de même pour la quasi-totalité de la population encore présente, qui est composée en grande partie de personnes pauvres qui n’ont nulle part où aller. Ce sont les principales institutions qui ont accès aux puits : les mosquées, les églises, les hôpitaux, et ainsi de suite. J’ai vu personnellement des chrétiens et des musulmans faire la queue dans l’église pour avoir de l’eau, des chrétiens apporter de l’eau à leurs voisins musulmans, et vice versa.

Dans notre couvent du Terra Sancta College, à Alep, il n’y a pas de générateur, mais notre voisin musulman en a un. Les autres voisins, tous musulmans, font la collecte pour le diesel, le voisin garde le générateur et les frères puisent de l’eau pour le quartier.

Les jésuites, avec leur Jesuit Relief Service, utilisent les infrastructures des sœurs franciscaines d’Alep et y organisent une cantine pour des quartiers entiers de la ville. Plus de dix mille repas partent chaque jour du couvent pour tout le monde. Les vivres proviennent d’organismes musulmans, les sœurs s’occupent, comme elles savent le faire, de l’organisation, et les bénévoles, chrétiens et musulmans, apportent chaque jour de la nourriture aux nécessiteux. Il est à noter que les déplacements dans la ville sont dangereux, et l’on ne peut jamais savoir, lorsque l’on sort, si l’on pourra rentrer chez soi. Néanmoins, il y a encore beaucoup de gens qui sortent malgré tout, au péril de leur vie, décidés à faire quelque chose pour les autres. Pas seulement pour leurs proches, mais pour tous les autres.

Durant mon séjour à Alep, nos voisins, la cathédrale et l’évêque syro-catholique, ont été frappés à deux reprises. La première fois, c’est l’église qui a été détruite par les rebelles. La seconde fois, ce fut l’évêché, frappé par les forces gouvernementales. Dans les deux cas, tous les voisins, sans distinction, se sont mis en quatre pour aider, soutenir et encourager. Mais surtout pour rester proches. Très souvent, il n’y a pas grand-chose à faire à part assister impuissants aux drames.

Je pourrais continuer avec d’autres exemples et d’autres témoignages. Cependant, je crois que vous avez déjà bien compris l’idée.

Le Moyen-Orient est en feu. Les anciennes formes de cohabitation semblent mortes, les nouvelles formes ne sont pas suffisamment claires. Nous assistons à des phénomènes contradictoires et indéchiffrables. Trahison de vieilles amitiés, formation de nouvelles. Rejet de l’autre, recherche de l’autre. À côté du cœur qui a trahi, il y a le cœur de ceux qui ont aimé, en se dépensant, en se donnant. Ces gestes de tant d’anonymes, présents partout, sont la force secrète et nécessaire pour aller de l’avant et ne pas s’arrêter dans l’obscurité du moment, la puissance de Satan.

Le voisin, à côté de vous, qui face à tant de mort vous montre encore un geste d’amitié, et vous donne le souffle nécessaire pour pouvoir continuer à rester ici et vivre ensemble, divers et unis.

La puissance du cœur

Je ne suis pas un « optimiste » enchanté. Je ne nie pas les problèmes dramatiques, de trahisons et de cruautés qui interrogent la conscience de chacun, qui interpellent en particulier le monde islamique, et qui nous demandent de rester fermes et clairs en exigeant d’eux une position tout aussi ferme et claire contre tout cela. Mais je pense que ce n’est pas assez pour mettre un terme à ce qui se passe. Il est nécessaire de toujours garder une perspective de reconstruction et de vie. Il ne suffit pas de dénoncer, il faut indiquer une voie, un chemin.

Le mal qui est en face de nous et nous interpelle en tant que chrétiens nous oblige à l’être jusqu’au bout. C’est dans ces circonstances que nous sommes appelés à vivre notre vocation chrétienne dans son intégralité, sans fuite et sans peur. Le mal ne devrait pas effrayer un chrétien.

«Demeurer en toute tranquillité. Pas dans une stoïque ataraxie et dans l’impassibilité face aux ruines du monde, mais dans l’assurance que l’humanité et le monde sont entre les mains de Dieu. Aucune destruction massive ne peut compromettre l’accomplissement de sa Volonté ; aucune ruine ne peut soustraire l’homme à sa toute-puissance d’amour. La vie du chrétien est toujours la même. Dieu ne t’écarte d’aucune difficulté, d’aucune épreuve ; Dieu semblerait t’abandonner à la force de destruction du mal : s’Il habite en toi, c’est le mal qui est détruit ». Divo BARSOTTI, « L’attente. Journal : 1973-1975 ».

Nous entendons souvent des déclarations et des analyses désespérées de la situation. Il semblerait que nous nous approchions de la fin de tout. C’en est fini des modèles anciens, mais le monde est toujours là, et nous avec. Et pourtant, il n’est pas rare d’entendre parmi les nôtres, et peut-être même parmi nos religieux, des paroles de découragement et de résignation. On parle alors de choc des civilisations, et parfois même, indirectement, on en appelle aux armes pour se défendre ! Tout cela n’a rien à voir avec la foi chrétienne.

Nous oublions l’essentiel : le christianisme est né de la croix et ne peut pas en faire abstraction. Jésus devient le roi du monde sur la croix, pas après le succès de la multiplication des pains. Le christianisme, effectivement, provient d’une faille humaine, d’une défaite. Et d’un cœur transpercé. Nous parlons de la puissance du cœur, et c’est lui que nous devons regarder, ce cœur, parce qu’il est la mesure de l’amour de Dieu, et par conséquent du nôtre. Nos actes de chrétiens doivent être mesurés par le cœur. Nous oublions souvent ce fait, et nous tombons dans la tentation de croire que ce sont nos entreprises qui nous sauverons en ce monde.

Pour un chrétien, une analyse de la réalité, quelle que soit cette réalité, ne peut se faire sans se référer au Christ. On ne peut comprendre la vérité d’un événement si l’on ne se réfère pas au Christ. Ce n’est donc pas une idéologie mais une personne qui, dans la vie d’un chrétien, devient la mesure et le modèle de l’agir et de la pensée.

Comment pouvons-nous oublier l’épisode de Mc 4, 35-41, celui de la barque des disciples ballottée par les flots, lorsque ces mêmes disciples sombrent dans la panique et que le Christ leur répond : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? ».

Je ne sais pas si les différentes stratégies occidentales et internationales pourront nous aider. Peut-être. Les prospectives politiques doivent être recherchées de toute urgence. Mais elles ne sauveront pas le christianisme au Moyen-Orient. La barque de Pierre sera toujours dans la tourmente et il y aura toujours quelqu’un à l’intérieur qui chercha à dire ce qu’il convient de faire. Mais seule la volonté du Seigneur pourra calmer la tempête.

Notre présence sera sauvée par les tout petits, par ceux qui se mettent courageusement en danger pour défier la mort, en aimant leur frère gratuitement, même en se laissant transpercer. En somme, en étant chrétiens jusqu’au bout.

Les images du Moyen-Orient que l’on nous montre sont accablantes et nous laissent sans voix ; il est légitime de se demander ce que nous devons ou pouvons faire et il est obligatoire de mettre concrètement un terme à cette tragédie qui nous affecte tous. Mais notre action doit être accompagnée par une conviction profonde et sereine que notre agir, pour pouvoir porter du fruit, doit être uni à celui du Christ.

«Toute solidarité et union parmi les hommes prolonge la solidarité de Jésus avec toute l’humanité, mais celle-ci devait finir, serait la preuve de l’échec suprême de pourquoi cette solidarité est consommée et devient parfaite dans la mort de la Croix. La mort sur la croix est l’instrument de la résurrection, et la résurrection n’est pas la solidarité de Jésus avec les hommes, mais l’union des hommes avec le Christ ressuscité.
Toute solidarité entre les hommes, toute union avec eux est le moyen et la voie nécessaire à l’union des hommes avec Dieu ; sinon, la solidarité ne sauve pas, elle est vaine, elle nous fait seulement participer à la douleur, à la pauvreté, à la mort : elle ne nous donne pas la vie ». Divo BARSOTTI, « L’attente. Journal: 1973-1975 ».

Je voudrais cependant conclure avec deux autres images, qui sont également liées au Moyen-Orient. Elles datent d’il y a seulement quelques mois, qui paraissent si lointains, alors que tout était encore si différent de ce que nous voyons aujourd’hui

La première se réfère à la rencontre entre le pape François et le patriarche Bartholomée au Saint-Sépulcre à Jérusalem. La basilique, qui préserve la mémoire de la mort et de la résurrection du Christ, mais aussi nos tristes divisions entre chrétiens, a connu pour la première fois de son histoire, la rencontre entre deux réalités, celle de l’Église orthodoxe et celle l’Église catholique, qui pendant des siècles se sont opposées. Il est vrai que malgré cela les divisions demeurent et tout semble être revenu au point de départ. Mais plus rien n’est comme avant, même si nous le voulions. Ces signes sont puissants et engagent ceux qui s’y adonnent. Les deux Églises se sont engagées à se rencontrer de manière différente et positive. Le parcours est encore long, mais la voie a été ouverte et signée.

La deuxième image est liée au temps de prière organisé par le pape François et le patriarche Bartholomée au Vatican, avec les présidents palestinien et israélien, ennemis depuis toujours.

Là aussi il est vrai que, d’un point de vue politique, les deux présidents ne pouvaient pas faire grand chose, et le pape encore moins. Et quelque temps après, une inexplicable violence sans précédent a été déclenchée entre ces deux partis qui semblent nier l’existence de ce moment historique. Mais même là, les signes sont posés et la voie reste ouverte. Les images de mort, que nous n’avons cessé de voir jusqu’à présent, les bombardements, les missiles, mais surtout la haine profonde qui est alimentée par toute cette violence, ne doivent pas être séparés de cette image des deux présidents qui prient ensemble pour la paix. Ils nous disent que c’est possible. Ils nous aident à lever les yeux. À nous réchauffer le cœur.

C’est ça aussi le Moyen-Orient.

Nous avons besoin de tout au Moyen-Orient : aides financières, militaires, politiques, des médiations, du soutien… mais par-dessus tout, nous avons besoin de croire qu’il est encore possible de s’aimer. Les témoignages nous disent que, malgré tout, grâce aux petits, cette force est encore vive.

» custodia.org
© 2011 Terra Sancta blog   |   privacy policy
custodia.org    proterrasancta.org    cmc-terrasanta.com    terrasanta.net    edizioniterrasanta.it    pellegrinaggi.custodia.org